Ernesto RIVEIRO

Peinture 

du 2 février au 25 février 2017

 

SUR MA PEINTURE,
En réponse aux question de Marcin Sobieszanski, 2009

(…) À propos de l’évocation du réel que pourrait susciter ma peinture, je ne nie pas ce processus dont tu parles. Même dans ma propre peinture, il y a souvent, à un moment donné, l’émergence possible de la figure, ou du paysage, ou des choses qui peuvent être reconnaissables comme faisant partie de l’univers visuel identifiable. Mais ce phénomène se produit comme une apparition, et non sur le mode d’actes volontaires. Il faut comprendre que les éléments constitutifs y sont abstraits, c’est-à-dire qu’un visage, un corps, la nature, dans un procédé pictural n’est pas la chose. Arbre n’est pas un arbre, tête n’est pas une tête. C’est la configuration des éléments qui sont en eux-mêmes abstraits et que l’on va ensuite organiser dans des ensembles. Une fois où j’emmène ces éléments, c’est-à-dire des taches, des points, des traits, des lignes, des masses de couleurs, des transparences, des opacités, des translucidités, j’obtiens des configurations qui par le jeu de transposition reçoivent les qualités des objets reconnaissables. Il n’empêche que moi j’évalue ma peinture, voire celle des autres, pour ces qualités abstraites.

Il y a un problème qui va se poser à un moment donné pour le spectateur, le problème de confusion, dans la réception de cette image et la qualité picturale des éléments abstraits. A tel point que même des artistes tombent dans ce piège, ces artistes notamment qui s’en sont bien sor¬tis du point de vue de la ressemblance, mais qui ont commis des faits plastiques qui n’ont strictement aucun intérêt du point de vue pictural. Si tu regardes les éléments picturaux de Vélasquez, pris séparément, des chevelures, des étoffes, ce sont des abstractions extraordinaires. Si je prends un visage, c’est déjà un élément plastique qui a un affect. Cet affect réside dans le fait que tout le monde a un visage, et donc du moment où on voit un visage cela réveille nécessairement chez celui qui regarde un processus très complexe. Mais cela ne m’intéresse pas, tout en reconnaissant que des artistes, comme Bacon, l’ont fait d’une manière exceptionnelle, pour ne citer que lui qui est sans aucun doute le plus grand portraitiste du 20eme siècle.

Chaque élément important de notre entourage visuel, le paysage ou la figure humaine, recèle une charge émotionnelle qui intéresse tout un chacun. Alors, automati¬quement, les éléments picturaux qui s’y rapportent sont bénéficiaires de cette charge. En revanche le gribouillage n’a pas d’affect aux yeux du public, et ce, malgré le fait que chacun dans sa vie a une pratique du gribouillage. Cela m’intéresse. Ce qui m’intéresse c’est qu’avec ça on peut aussi aller très loin, et exiger de la part du spectateur l’effort d’en¬trer dans la matière de quelque chose qui ne représente pas. S’il fait cet effort d’entrer, il découvre tout lui-même. Pour moi, la porte d’entrée par le mécanisme de la reconnaissance est une porte toute faite, et je ne l’ouvre pas. D’autres le font avec succès. Dans le gribouillage il n’y a pas d’affect identifiable. Là je procède avec quelque chose qui est pour moi à l’origine de l’art pictural, et si je montre qu’on peut faire beaucoup avec le gribouillage, cela veut dire qu’on peut en faire tout ce qu’on veut sans faire de psychologisme…

(…) En levant les yeux, en regardant la configuration de la glycine, par exemple, j’ai commencé à utiliser la forme des bran¬chages et des feuillages de la glycine dans beaucoup de mes dessins. Ces formes tombantes, je les exploite couramment. Mais il faut com¬prendre que je ne suis pas en train de dessiner la glycine. J’y vois, par exemple quelque chose qui est très nerveux, ou frileux, c’est la qualité qui se retrouve chez moi, mais pas la plante qui la possède. Je suis entouré de ce «paysage». Chaque branche ici est une ligne, chaque ligne a sa propre personnalité, sa propre façon d’être fixée, de réagir à l’humidité et la température. Ici ça flotte, là quelque chose s’accroche au mur avec une force d’adhésion terrible. Ce foisonnement de formes et de couleurs est très différent de ce que je côtoyais à Paris où je ne voyais que du béton et des pans de murs vides… et j’ai fini par faire des tableaux qui étaient comme des murs. A la Chaussée Le Comte, c’est la première fois dans ma vie que j’ai pu avoir tout cet univers végétal, à portée de la main et du regard. Cet environnement est presque venu s’introduire dans mon atelier, Cet univers rentre en moi, il est filtré, ap¬paraît sous forme abstraite et est porteur d’une émotion. Je me nourris de tout ça. Je n’ai jamais nié la nature, au contraire le visible en terme de nature a une importance capitale, mais je n’éprouve pas le besoin de la transposer dans une situation où elle devrait être identifiable… (…)

Extraits de « Les demeures du paraître »
Textes de Marcin Sobieszanski et Philippe Cyroulnik
Edition du CRAC, Montbéliard 2009

 


 

 

Peintures

19 MARS – 09 MAI 2015

 

Télécharger le dossier de presse

Gallery Paris