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Mondumental

Un texte de Jacques Jouet pour l’exposition Caravelles des jours ordinaires

NOVEMBRE 2014

Les carrés de Vandenplas.

Ça, c’est un titre !

Je pourrais le mettre en italique, ça serait encore plus mémorable : Les carrés de Vandenplas. Un nom commun suivi d’un nom propre.

Quand je les ai eus sous les yeux, je ne les ai pas reconnus.

Devant une photographie, impossible de me dire : « Je vois le sujet ».

Je ne vois qu’une photographie.

Ce n’est déjà pas si mal. C’est sans doute le mieux à faire en cette occurrence.

Là, ce que j’ai vu d’abord – le noir-et-blanc, bien sûr – mais plus consciemment encore : le noir et le blanc, autrement dit que le photographe aurait eu à cœur de choisir pour moi (c’est-à-dire pour nous), à chaque fois, à chaque carré, un point le plus blanc opposé à un autre le plus noir, sachant que le point peut être une surface, plus ou moins étendue.

Entre ces deux extrêmes, m’est cartographié le chemin le plus long des ni-noir-ni-blanc qui sont tous, à proprement parler, des visions du monde, des relations du monde, des recensions du monde possibles. Ces événements visuels n’ont pas existé ailleurs que dans le cadre et l’instant de la prise de vue. Le photographe pourrait dire : « J’ai vu. J’ai visé. J’ai misé. »

J’ai eu sous les yeux, encore, des choses monumentales.

Oui, je crois que ce photographe qui, dit-il, marche jusqu’à la fatigue pour se trouver dans un état second (à moins que premier) du regard et déclencher l’ouverture sur une heureuse anomalie, un événement de l’œil, se confronte au monumental, qui est toujours une petite transcendance.

Et cela va dans le sens d’une considérable dramatisation du sujet, avec ou sans personnages. Les nez de marches légèrement concaves d’un escalier laissent très bien entendre que des foules l’ont descendu et que la lumière met en évidence ce « dramuscule » sans avoir besoin de figurants.

Une photographie, quand je la regarde, je ne suis pas présent devant le sujet. Je ne peux pas toucher la nuque de la dame à la fontaine, je ne peux pas réellement écarter les pans du cadre (supputer, oui, je le peux) et ce rideau que je vois de face, si je passe derrière la photo, je n’en verrai pas la doublure.

Mais, objectivement, je dois bien reconnaître que je vois le drame du photographe à simple taille humaine devant le monde monumental ou plutôt mondumental, leur face à face ou la lutte avec l’ange.

C’est arrêté, et il y a du mouvement, de même que dans Macbeth (Shakespeare excelle dans le noir et blanc), les arbres enracinés de la forêt de Birnam marchent en direction de Dunsinane. Il y a toujours du temps d’amont et du temps d’aval dans une grande photographie. Plus ces deux temps sont invisiblement distincts, imperceptiblement clairs, et plus la photographie est forte. C’est un paradoxe. Dans les carrés de Vandenplas, je suis comblé.

Monumental, du monde et purement mental, ça fait beaucoup de caractères pour un mot total : mondumental.

Jacques Jouet

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Communiqué de presse

Autour du bruit, le silence

EXPOSITION 9 FÉVRIER – 30 MARS 2013
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Intention suspendue

« L’endroit ne fait pas la matière de la photographie”. Stéphane Vandenplas

Si ce n’est l’endroit, qu’est-ce donc ? La forêt de Brocéliande enveloppée de brume nébuleuse, le Havre pris dans une étreinte vaporeuse ou encore les plages septentrionales taillées dans le sable, ne sommes-nous pas pourtant face à des paysages ?
Le paysage est loin d’être une évidence pour autant, il est avant tout une cosa mentale, il est bien plus qu’un rendu immédiat d’un ici-là perceptible : une ville, une montagne, un chemin de campagne ou un bord de mer. Que l’on parle de photographie documentaire ou plasticienne, le paysage est emprunt de schèmes culturels : s’y jouent et s’y mêlent les souvenirs, les connaissances, aussi bien que d’autres repères intimes, d’autres références, conscientes ou non. Le paysage n’est pas -ou n’est plus- une donnée intacte, mais désormais un être-là constamment repris, altéré, interprété. Dans les photographies de Stéphane Vandenplas même si l’on réussit à identifier le lieu, l’ancrage-même dans la réalité tangible de ce lieu est impossible parce que suspendue. La présence humaine y est rare, l’action déjà accomplie.

L’on peut dire que toute photographie marque un arrêt, ne serait-ce que le temps de la prise de vue, et c’est bien cette intensité temporelle qui nous stupéfie en elle : ça a été et ça n’est plus. Cependant, il y a plus encore dans les images de Stéphane Vandenplas : ici, le lien-même avec la réalité palpable est rompu, la temporalité est interrompue, l’instantané est suspendu, flottant.

Autour du bruit, le silence, autour du bruit, autour d’une ville, dans une société où tout est donné à voir, où même l’intime devient quasi-impossible parce que banalisé, le photographe guète le silence capable d’arrêter la course d’une aiguille : « Ces images nourries de grands bruits, racontent le silence nécessaire à leur existence.»* Le déroutant “Vous êtes ici”, se rit du lieu à proprement parler et se déploie pleinement dans un lieu mental. « […] Chaque regardeur entrera dans ce monde, dont l’origine est partout, par l’accès qui lui sera le mieux sensible » **

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* Stéphane Vandenplas, entretien réalisé en novembre 2012
** Jacques Abeille, « Rêves de nuit blanche », Autour du bruit, le silence, catalogue d’exposition, Pascaline Mulliez (galerie – paris), 9.02 – 30.03.2013

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